Kawaii culture, cool japan, geishas et samouraïs : pour en finir avec le Japon « entre tradition et modernité » – partie 3

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Photo personnelle : le Kinkaku-ji vu de la berge de son étang, Kyoto, 2012.

Bonjour à tous !

On se retrouve pour notre chronique hebdomadaire autour du Japon et de sa culture, sa littérature, etc.
Cette fois, on se tourne vers les deux pans du japonisme : le positif et le négatif, à savoir, sa version nippophile et sa version nippophobe… les deux sont-ils vraiment séparés ? Les systèmes binaires n’ont jamais de frontières aussi définies qu’il y paraît, c’est pourquoi je vous propose cette petite analyse.

Sommaire de la série :
Partie 1
Partie 2

読みに戻ってくれてありがとうございました。 ^__^


3) De la nippophobie à la nippophilie

a) Japon violent et excessif : une vision nippophobe

L’idée de violence excessive soutenue par la figure du samouraï rejoint parfois la « nippophobie ». Au tournant du xixe siècle, on parlera du péril jaune pour désigner la peur des Occidentaux vis-à-vis de la puissance grandissante de l’Asie. Si la vision de ce péril fut au départ associée à la Chine et à ses quatre cents millions d’âmes, elle fut presque immédiatement ramenée au Japon par la suite. En effet, grâce aux progrès techniques de l’époque, le conflit russo-japonais (1904-1905) fut médiatiquement très suivi en Europe, presque au jour le jour et cette couverture médiatique inédite pour l’époque rendra le Japon menaçant aux yeux de l’Europe, car la lointaine île asiatique se présente alors comme une puissance mondiale avec laquelle il faut désormais compter pour se partager le reste de l’Asie – voire le monde. Le Japon se transforme alors en pays colonisateur, s’extirpant de son statut de pays à coloniser.

Olivier Fink, auteur de l’étude « La guerre russo-japonaise vue par la Gazette de Lausanne », souligne d’ailleurs ce renversement et le paradoxe associé :

Ce vif intérêt de l’opinion internationale repose essentiellement sur deux spécificités marquantes de cet antagonisme : le cadre mondial de la rivalité des puissances dans lequel il s’inscrit, d’une part ; et d’autre part, le contexte universel d’hégémonie raciale qu’il recouvre, autrement dit la confrontation d’un pouvoir « blanc », prétendu supérieur, à un pouvoir « jaune » jugé inférieur. Pour la première fois sans doute dans l’Histoire, Occident et Orient, colonisateurs et indigènes, sont donc amenés à suivre, avec une intensité véritablement partagée, les péripéties de la guerre[1].

Il ne faut donc pas sous-estimer l’influence de cette guerre sur la manière dont le reste du monde (y compris l’Asie) s’est représenté et se représente aujourd’hui encore la civilisation japonaise : comme un empire violent et conquérant, idée confirmée dans l’inconscient collectif par l’attaque de Pearl Harbor, dont la violence extrême serait propre au Japon. La vague de nippophobie parvient à son paroxysme dans les années 1980 suite au second choc pétrolier : alors que l’Europe sombre dans le marasme économique, le boom économique du Japon est perçu comme insolent et, pire, prend la forme d’une invasion.

Il n’est donc pas étonnant que l’imaginaire occidental se soit spécifiquement emparé de la figure du samouraï. Kamikaze et ninja y sont agglomérés, puisqu’ils s’apparentent eux aussi à la violence, à l’excès, au « jusqu’au-boutisme » – en bref, aux clichés nippophobes.

Concernant l’aspect nippophobe de l’image de la femme japonaise, il existe dans l’argot parisien le néologisme « mousmé » pour désigner une jeune femme japonaise (dérivé du japonais 娘 [musume] pour « jeune femme/fille »), qui désigne en vérité une fille facile, réduisant de ce fait la femme japonaise à un objet érotique. En français, ce terme désormais désuet apparaît pour la première fois dans Madame Chrysanthème, le roman de Pierre Loti (1887), déjà évoqué dans la sous-partie précédente. Les récits de la fin du xixe siècle regorgent d’occurrences du terme, le Japon étant même décrit comme un « pays de mousmés », où la femme japonaise est pâle, silencieuse, soumise, efficace, toujours dans l’ombre de son mari, n’aurait pas d’existence propre et ne vivrait que pour servir ; le service au mari étant une forme d’honneur et de sacrifice, tel qu’on le conçoit pour les samouraïs. Cette idée se retrouve dans des récits de voyages d’auteurs aussi bien allemands, autrichiens, français, anglais, etc. L’un des exemples les plus célèbres est celui de Raymond de Dalmas, qui publia en 1885 un essai titré Les Japonais, leur pays et leurs mœurs[2]. Il y effectue une description quasi naturaliste de la femme japonaise, où chaque élément est déprécié :

Leur tête est un peu grosse ; leur front bas et bombé est encore augmenté par la volumineuse coiffure ; les pommettes et les arcades sourcilières sont très saillantes ; le nez petit ne ressort pas de la figure à sa naissance ; les yeux noirs, abrités de longs cils, sont un peu relevés extérieurement, et leur paupière, tirée au coin de l’œil, parait se soulever avec difficulté, en laissant seulement apercevoir, le plus souvent, une fente étroite au lieu du globe de l’œil ; la bouche est moyenne et encadrée de lèvres épaisses, qui découvrent des dents ravissantes dont elles prennent grand soin[3].

Ainsi, à l’image de ce qui peut se trouver chez Raymond de Dalmas, la femme japonaise orientalisée est souvent considérée comme plus attirante que la femme japonaise véritable : les orientalistes sont déçus, car la beauté japonaise n’est pas à la hauteur de leurs attentes, et ce, probablement parce que les modèles de beauté japonais ne sont pas les mêmes que les occidentaux[4].

Idéalisée, dévisagée, déshabillée, jugée, soumise, réduite à son rôle d’amante ou de génitrice, la femme japonaise aura beaucoup de mal à sortir des clichés orientalistes. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’elle parviendra à s’émanciper, sans que sa représentante, l’exotique geisha, ne soit jamais oubliée. Aujourd’hui encore, qu’il s’agisse d’essais, de romans, de poèmes ou d’articles, l’exotisme forcé de la femme japonaise à travers la figure de la geisha perdure.

b) Une nippophilie maladroite

Mais cette nippophobie est-elle unilatérale ? La question s’avère d’autant plus pertinente que les images du samouraï et de la geisha sont ambivalentes, portant en eux un imaginaire à la fois nippophobe et nippophile, en ce qu’ils représentent en même temps le mal et son antidote : le Japon est violent, certes, tout comme il est noble et sage. Dans son article à propos des représentations du Japon, Jean-Paul Honoré, directeur des études du département lettres, arts, communication et technologies à Paris, établit une les clichés nippophiles et nippophobes[5] :

Cliché nippophile Cliché nippophobe
Energie et dynamisme Violence
Harmonie et courtoisie Conformisme
Spiritualité et sagesse Esotérisme
Honneur et devoir Aliénation et sacrifice
Souplesse de corps et d’esprit Duplicité et espionnage
Esthétique et raffinement Mièvrerie
Tradition Archaïsme
Innovation Déculturation/américanisation

Même superficiellement, alors que les clichés sont placés en vis-à-vis, il apparaît clairement que chaque cliché nippophile possède son équivalent nippophobe, chaque cliché nippophobe étant contré, rassuré par une idée positive. Les doxa nippophobes et nippophiles reposent sur les mêmes stéréotypes, lesquels sont incarnés par les figures de la geisha et du samouraï. Cette conversion axiologique du bon vers le mauvais, et vice-versa, a commencé à s’opérer à partir de la fin du xixe siècle, dans des domaines aussi variés que la presse, la mode, la littérature, la politique, la sociologie, etc. Il suffit de se pencher sur la presse contemporaine pour s’en rendre compte. Voici un exemple tiré d’un article sur la page « actu » du site Orange.fr, daté du mois de janvier 2014 :

Décès du dernier soldat japonais qui avait continué la guerre jusqu’en 1974

Hiroo Onoda est mort tranquillement à Tokyo à 91 ans. Rien que de très banal sauf que cet ancien soldat japonais a vécu caché dans la jungle aux Philippines jusqu’en 1974, pensant que la guerre n’était pas finie. [ …] Incroyable esprit de sacrifice nippon et d’obéissance totale qui rappelle le bushido, le code d’honneur des samouraïs. […] On eut beau alors larguer par avion des tracts annonçant à Onoda que la guerre était terminée depuis longtemps et que l’armée impériale avait été battue, le soldat n’y crut jamais et continua avec ses derniers acolytes à surveiller des installations militaires et même parfois à se battre contre des soldats philippins. Pour lui, la guerre n’était pas terminée, l’Empire ne pouvait être vaincu ! […] L’un de ces « fous de l’Empereur », fut arrêté en 1972 dans la jungle de l’ile de Guam[6].

Ici, le jusqu’au-boutisme japonais et la fidélité à l’empereur sont à la fois portés aux nues et décrédibilisés par le ton volontiers condescendant de l’auteur de l’article, qui n’hésite pas à caricaturer (le soldat devenant immédiatement samouraï, etc.).

c) Le japonisme : un courant nippophile maladroit

Cet ensemble de représentations ambivalentes a participé à la formation d’un ensemble esthétique caricatural maladroitement nippophile. Il forme ce qu’on appelle aujourd’hui le japonisme, qui s’inscrit donc dans la tradition orientaliste. Il est à différencier de l’orientalisme japonais évoqué plus haut, qui désigne une permutation entre les positions d’agent et de patient au sein de l’orientalisme, tandis que le japonisme, lui, décrit plus largement un mouvement de curiosité envers le Japon, dont la pop-culture[7] est notamment issue.

Dans l’introduction de son essai Images du Japon en France et ailleurs[8], Chris Reyns-Chikuma effectue une histoire du japonisme. Il définit ce courant comme une curiosité envers le Japon, laquelle se manifeste sous diverses formes. Il fait tout d’abord mention de la « japonologie » universitaire, courant d’étude organisé de la société japonaise et de ses mœurs, dont Léon de Rosny, professeur des études japonaises en France en 1863, est le premier représentant connu. Puis il fait état de l’influence du Japon sur « la redéfinition du projet occidental de la peinture[9] », à travers l’importation en France d’ukiyo-e[10] et des arts décoratifs japonais en général. Les kimonos auront d’ailleurs une influence considérable sur la mode européenne. Mais Chris Reyns-Chikuma constate que la curiosité manifestée à l’égard du Japon reste superficielle : le nippophile de la fin du xixe siècle ne cherche pas à découvrir le véritable visage du Japon, il préfère le subordonner à ses représentations orientalistes et se contenter d’en reproduire les aspects extérieurs sans tenter d’établir un dialogue. Or, c’est par le dialogue que l’ouverture culturelle se définit, et il est ici totalement absent, étant donné que la France prend sans demander ni donner en retour. Ce n’est qu’après la guerre russo-japonaise de 1905 que le phénomène du japonisme devient intellectuel et artistique : d’une part, on assiste à une apparition des traductions du japonais vers le français ou d’autres langues occidentales ; d’autre part, beaucoup d’intellectuels japonais se rendent en France. Néanmoins, la curiosité de la France pour le Japon se limite à accueillir les textes japonais, aucun effort n’est fait dans le sens inverse pour inviter à traduire des auteurs français en japonais. De même, peu d’intellectuels français se rendront au Japon, car au début du xxe siècle, le courant japoniste est égocentrique, esthéticentrique et ethnocentrique. Chris Reyns-Chikuma constate un réel renouvellement des représentations artistiques du Japon en France peu après 1945, cependant toujours déformé par l’orientalisme. D’ailleurs, au moment de la parution de son essai en 2005, l’auteur considère qu’il n’existe toujours pas d’œuvre française qui transcende les stéréotypes japonais et parvienne à s’en écarter, et il impute cette faute à l’absence de débat ethnique en France, ainsi qu’au nombre trop faibles de représentants de la minorité japonaise à travers l’hexagone, insistant sur la nécessité d’une analyse textuelle poussée des textes français s’intéressant au Japon. Selon lui, cette analyse implique notamment l’étude du contexte de production, de la distance culturelle et de la réception de l’œuvre francophone en France :

Ce qui fait défaut aux artistes, c’est une conscience aiguë de la complexité des phénomènes dont ils parlent. […] C’est […] le rôle des vrais artistes de guider leurs lecteurs vers d’autres nuances et des nuances « Autres »[11].

Dans ce passage, il souligne également l’importance de s’interroger sur la démarche de l’auteur : celui-ci a-t-il conscience de la complexité des phénomènes entourant le Japon ? Se doute-t-il qu’il s’inscrit dans le vaste courant du japonisme ? Et de l’orientalisme ? A-t-il effectué une analyse critique de son sujet ? Y a-t-il un engagement critique de sa part ? Lutte-t-il contre l’idéalisation dramatique du Japon ou, au contraire, renforce-t-il ce phénomène ? Traite-t-il le Japon occidentalisé comme un pays oriental ? Occidental ? Les deux à la fois ? Cherche-t-il à se diriger vers ces fameuses « nuances autres » ?

Toutes ces questions pourraient se résumer en une seule interrogation synthétique : l’auteur a-t-il conscience de la nécessité urgente de sortir de l’orientalisme japonais et, si oui, de quelle manière s’y prend-t-il pour y parvenir ?

Réponse à venir dans la seconde série d’articles, cette fois tournée autour du post-japonisme francophone en science-fiction.


[1] Fink, Olivier. « La guerre russo-japonaise vue par la Gazette de Lausanne », in Cipango, cahiers d’études japonaises, numéro 9, automne 2000, p 233-262.

[2] Il est d’ailleurs assez terrible de constater que cet essai, orientaliste et daté, fut réédité jusqu’en 1993 aux éditions Kimé, Paris, continuant jusque là de promouvoir les clichés que nous connaissons.

[3] Dalmas, Raymond de. Les Japonais, leur pays et leurs mœurs, Paris, Plon, 1885, p. 130

[4] Par exemple, au Japon, une femme est considérée comme extrêmement attirante si ses dents ne sont pas régulières. De même, beaucoup de femmes japonaises marchent avec les pieds en dedans, cette attitude étant considérée comme un attrait typiquement féminin.

[5] Honoré Jean-Paul. « De la nippophilie à la nippophobie. Les stéréotypes versatiles dans la vulgate de presse (1980-1993) », in Mots, décembre 1994, N°41, p. 9-55.

[6] http://actu.orange.fr/une/deces-du-dernier-soldat-japonais-qui-avait-continue-la-guerre-jusqu-en-1974-afp_2783010.html

[7] Manga, animés, etc.

[8] Reyns-Chikuma, Chris. Images du Japon en France et ailleurs : entre japonisme et multiculturalisme, Paris, L’Harmattan, 2005, 250 p.

[9] Ibid., p. 15.

[10] 浮世絵 [ukiyoe] signifiant littéralement « images du monde flottant ». Mouvement artistique japonais de l’époque Edo (1603-1868) comprenant notamment des estampes gravées sur bois, dont l’Occident aura surtout retenu les modèles érotiques et féminins (d’où la réputation sulfureuse de ce mouvement artistique en France).

[11] C. Reyns-Chikuma, Images…, op. cit., p. 71.

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